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  Classe  (La)

 
La Classe  |  Hermann Ungar

 
Genre : Domaine germanique | Sous Genre : Roman
Collection : 
Traduit de l' allemand par François Rey et Béatrice Durand-Sendrail
 
 240 pages.  | Année : 1989  | Prix : 15.00 €

GENCOD : 9782905964199

 

 Que vient donc faire Josef Blau, un beau soir de printemps, devant la porte d’une maison close de la rue de la Caserne ? Pourquoi a-t-il rabattu son chapeau sur ses yeux ? Pourquoi sa main serre-t-elle un cigare dans sa poche ? À quelle injonction de son implacable destin obéit-il ? Chaque jour, ce modeste professeur, homme d’ordre et de devoir, défend son gagne-pain contre dix-huit jeunes garçons de la bourgeoisie locale, arrogants, méprisants, tricheurs, et vêtus de bien troublants costumes marin. Est-ce de cette classe où couve la révolte que viendra l’inéluctable fin, le châtiment que Josef B. a attiré sur lui, ou bien de son foyer, où contre lui se liguent l’insouciance de Selma, sa trop belle épouse, l’impudicité de sa tapageuse belle-mère, et l’exubérance « hénaurme » d’Oncle Bobeck ? Saura-t-il, dans sa quête d’un improbable salut, s’assurer le concours de Modlizki, l’ancien camarade de misère aujourd’hui domestique dans une grande maison, sombre et inquiétante figure de révolté satanique ?

La Classe, deuxième et dernier roman de Hermann Ungar, publié en 1927 deux ans avant sa mort, est l’histoire d’une descente aux enfers et d’une rédemption. Dans une tension constamment maîtrisée entre le grotesque et le pathétique, l’auteur des Mutilés nous peint avec tendresse la tragédie d’un « petit homme » qui, harcelé par le soupçon d’un Mal protéiforme et la conscience suraiguë d’une culpabilité originelle, se débat pitoyablement sous l’œil d’un dieu sévère et caché, pour accéder enfin au monde de ses semblables.

 

* Titre original : Die Klasse (1927). 


 
Hermann Ungar

 Hermann Ungar (Boskovice, Moravie, 1893 – Prague, 1929). Né dans une famille de petits industriels juifs cultivés, il suit à Brno une formation de juriste. Au sortir de la Première Guerre mondiale et parallèlement à une carrière diplomatique décevante menée pour l’essentiel à Berlin, il élabore en allemand, comme ses compatriotes Kafka, Perutz, Rilke et Weiss, une œuvre romanesque et dramatique qui lui vaut une notoriété presque immédiate et l’admiration de nombreux écrivains tels que Thomas Mann, Stefan Zweig, Alfred Döblin, Ernest Weiss ou Bertolt Brecht. En pleine maturité créative, il meurt à l’âge de trente-six ans, d’une crise d’appendicite mal soignée. En publiant après un demi-siècle d’inexplicable oubli, la totalité de ses livres : Enfants et meurtriers, La Classe, Les Mutilés, Le Voyage de Colbert, L’Assassinat du capitaine Hanika, La Tonnelle, les éditions Ombres ont permis, à l’œuvre intense et perturbante de ce singulier écrivain de retrouver la juste place qu’elle mérite.

 

Lorsque, en 1987, nous avons réédité simultanément Enfants et Meutriers et Les Mutilés, le nom de Hermann Ungar était donc inconnu du public français. On le connaissait à peine plus dans les pays de langue allemande, où il ne figurait que dans de rares histoires de la littérature ou dictionnaire d’auteurs. Nous avions découvert les deux nouvelles et le roman dans les traductions de Guy Fritsch-Estrangin, depuis longtemps épuisées et, dans la hâte où nous étions, tout nouveaux éditeurs, de faire partager notre enthousiasme au public français, nous avons décidé de les reprendre telles quelles. Au cours des années suivantes, nous avons confié à François Rey la tâche de traduire le reste de l’œuvre proprement littéraire, à savoir successivement La Classe, Le Voyage de Colbert, L’Assassinat du capitaine Hanika et La Tonnelle, puis de retraduire les deux premiers volumes. Un tel travail de retraduction s’avérait indispensable pour assurer l’unité de l’œuvre en langue française et restituer aux textes leur radicalité, tant stylistique que thématique, et la précision quasi obsessionnelle de leur écriture. Mais il s’agissait au moins autant, sinon plus, de donner à lire leur ancrage dans la littérature judéo pragoise du début du XXe siècle et cette dimension comique constamment présente qui apparente Ungar à son aîné Kafka et dont on ne saurait dissocier l’amertume, voire la noirceur fondamentales de ses récits sans à coup sûr les mutiler pour la seconde fois.

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Tchèque de langue allemande et contemporain de Kafka, Hermann Ungar est un maître des destinées sordides. Nouvelle traduction de ses Enfants et meurtriers aux éditons Ombres. Depuis 1987 et à intervalles réguliers, les éditions Ombres nous donnent des nouvelles de Hermann Ungar (1893-1929), des nouvelles jamais très longues, souvent sous forme de récit, mais que l’on se jure à chaque envoi de ne plus vouloir recevoir. Cet univers malsain, glauque, peuplé d’avortons humiliés par l’existence, de frustrés sexuels, de meurtriers miséreux, de destinées persécutées et cruelles effraie le lecteur bien portant et le renvoie systématiquement à un troublant acte voyeuriste, voire masochiste. Mais la tentation est grande et par faiblesse, on y succombe à tous les coups. Dernier en date : la nouvelle publication d’Enfants et meutriers dans la collection Petite bibliothèque Ombres.

Après avoir eu le privilège d’exhumer les œuvres complètes de Hermann Ungar d’un demi-siècle de curieux oubli, l’éditeur toulousain présente là une nouvelle traduction de ses deux premiers récits, écrits en 1920 (qu’Ombres avaient publié il y a sept ans) et dont la seule traduction française remonte à 1926. Dépoussiéré de quelques lourdeurs et certainement moins étriqué dans son interprétation, ce nouveau travail de relecture mené par François Rey, à qui l’on doit déjà la traduction de La Classe, Le Voyage de Colbert et L’Assassinat du capitaine Hanika apporte davantage de fluidité et renforce l’éclat du style si particulier d’Ungar, basé sur la puissance du verbe et l’économie des mots. 

Philippe Savary (Le Matricule des anges n°3, avril-mai 1993).

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Deux romans, douze nouvelles, trois pièces de théâtre, un essai : l’œuvre complète d’Hermann Ungar (1893-1929) encombre moins de dix centimètres de rayonnage d’une bibliothèque. Et pourtant, elle a du poids... Le pouvoir d’évocation de l’écrivain, son aisance à extérioriser des abîmes de non-dit, à les cristalliser dans des scènes crues et viscérales, confèrent à sa prose une violence rare, bien incongrue à notre époque de consensus cotonneux. Naturellement, le phénomène Ungar n’est pas isolé. C’est un phénomène. Disons qu’il incarne une tendance extrême au sein d’un art déjà outré en soi : l’expressionnisme allemand de l’entre-deux guerres. Biographiquement comme thématiquement, tout le rapproche de Franz Kafka ou de Franz Werfel : juif de langue allemande, né et élevé en Bobême-Moravie (province de l’empire austro-hongrois, qui devint en 1918 la Tchécoslovaquie indépendante). Mais malgré un succès critique certain dans les années 20 –  des écrivains comme Thomas Mann ont célébré son talent –, Ungar reste le plus méconnu des écrivains de sa génération. Il ne figure dans aucun dictionnaire, dans aucune histoire de la littérature. Mais depuis quelques années, Ungar devient un écrivain culte en France. Car on ne peut rester indifférent à l’énergie subversive de sa prose, bien plus réaliste et actuelle que la prose poétique de ses contemporains surréalistes français. L’aspect visuel de l’expressionnisme allemand nous est aujourd’hui plus familier que sa dimension verbale. Mais bien que jamais officialisé sous forme de mouvement, il domina l’avant-garde littéraire de la Mittel-Europa des années 20. Les écrivains expressionnistes sont comme des scientifiques subjectifs de la littérature. Ils ont chacun leurs spécialités : Kafka est par exemple un logicien de l’ego ; Ungar, lui, plus âpre et moins abstrait, est le biologiste qui donne corps aux pulsions et aux fantasmes tout en les stigmatisant. Il met à vif l’aspect répressif de la société avec un sadomasochisme aussi bien physique que psychologique. » 

Vincent Ostria (Les Inrockuptibles, 1993).

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« Hermann Ungar est un grand écrivain, mais solitaire : son œuvre ne devrait être ignorée d’aucune histoire de la littérature. » (Mathieu Lindon, Libération, 1987).

 

« Les lecteurs ont pu découvrir avec éblouissement le style de Ungar, concis et tranchant, qui vous dépiaute l’âme et vous laisse sur le corps une sensation de morsure indélébile. » (Roland Jaccard, Le Monde, 1989).

 

« Le refus des corps, du bonheur, de l’espoir éclate avec une espèce de rage dans ces histoires étonnantes, toutes vouées au triomphe du châtiment ou à la peur. Ungar ? Sauvé des ténèbres, à coup sûr. » (Claude-Michel Cluny, L’Express, 1989).

 

« Rarement le comportement physique et le délabrement mental de personnages au bord de la démence auront été décrits avec autant de force et d’économie à la fois. L’un de ses premiers lecteurs – Thomas Mann – a écrit que la scène finale d’« Histoire d’un meurtre » dans Enfants et meurtriers l’avait marqué pour la vie. Combien de romans par siècle propose une telle expérience ? Il ne faut pas la laisser passer. » (Patrick Thevenon, Le Nouvel Observateur, 1987).

 

 Presse

 

Alexandre le malheureux

Tchèque contemporain de Kafka, Hermann Ungar décrit un monde oppressant où les personnages, pour se défendre, n’ont de recours que dans le masochisme. Même Alexandre, héros d’une nouvelle ?

 

« Je ne suis pas plus coupable que d’autres, mais j’ai été élu pour reconnaître ma culpabilité. » Le héros de La Classe, roman paru en 1927 et aujourd’hui traduit, est représentatif du personnage ungarien tel qu’il s’est dessiné à travers le roman Les Mutilés, les deux récits d’Enfants et meurtriers (ces deux ouvrages traduits chez Gallimard dans les années vingt sont reparus chez Ombres il y a deux ans, voir Libération des 21-22 mars 1987) et les nouvelles du Voyage de Colbert, publié en même temps que La Classe. Dans un monde ignoble et oppressant, les personnages de Ungar paraissent ne pouvoir compter pour leur défense que sur leur propre masochisme.

Deux thèmes très ungariens poursuivent Josef Blau, le professeur de La Classe : les questions sociale et sexuelle. Il sait que, face aux dix-huit garçons de quatorze ans auxquel il fait face, il doit paraître cruel. Les élèves sont fils de riches, pas lui. Il n’a que la discipline pour se défendre. « Sa dureté était un rouage du système mis en place pour retarder la fin. Il devait gagner du temps. Chaque jour pouvait lui apporter le salut, car en ce jour gagné précisément, il pouvait peut-être, lui le professeur Josef Blau, en mobilisant toutes ses forces, obtenir l’atténuation du châtiment qu’il avait attiré sur lui. » Il doit donc imposer aux garçons une « soumission physique » pour lutter contre « une conspiration souterraine, une conspiration sous les bancs, une conspiration des mollets nus sous les bustes dociles » (les élèves ont triché par-dessous les tables).

Blau, honteux de « sa poitrine velue » quand les garçons sont vêtus de costumes de marin échancrés, redoute aussi que l’attaque ne vienne par l’intermédiaire de Selma, sa femme, enceinte, que ce soit par elle que les élèves le blesse. En vérité, il redoute tout, de dire un mot de trop et que ce soit irrattrapable, que l’excursion dans la campagne tourne au cauchemar, que l’affaire de la traite « Oncle Bobeck » pour laquelle il a été contraint de se porter garant ne se termine mal. D’autant qu’« Oncle Bobeck » semble la prendre un peu à la légère. « Douze cents couronnes dans trois mois, dit Josef Blau. Et si tu n’es pas en mesure de les rembourser ? – Dans trois mois ? Pourquoi ne serais-je pas en mesure ? Pourquoi ne le serais-je pas dans trois mois ? Mais en admettant que je ne puisse pas, Berger acceptera bien de discuter. C’est un ami, tout de même. » Tout va mal, et en plus il y a Modlizki. « Il a un regard mauvais, avait dit Oncle Bobeck. Si j’avais un enfant, je le cacherais à.ca vue. » Mais Josef Blau et lui se connaissent depuis l’enfance, ils prenaient leur repas dans les mêmes cuisines jusqu’à ce qu’un jour on vienne chercher Josef Blau pour l’emmener à la salle à manger. Modlizki est resté à la cuisine. Maintenant il est domestique, il est haineux, il ne se mêle pas aux maîtres. Joue-t-il au tennis de table avec son employeur ? « Je ne joue pas. Monsieur le Conseiller m’utilise comme vis-à-vis. » Et c’est lui que Karpel, le meneur de la classe de Josef Blau, a choisi comme compagnon. Et c’est lui que Josef Blau choisit comme conseiller. La Classe se déroule ainsi dans l’attente d’une catastrophe perpétuellement retardée ou qui, quand elle arrive, n’est pas celle qui était prévue. Le destin d’Hermann Ungar et de ses œuvres, tel que l’a reconstitué François Rey dans sa chronologie précédant Le Voyage de Colbert, est lui-même étrange. Né dix ans après Kafka, le 20 avril 1893, en Moravie, il mourra cinq ans après lui, à Prague, le 28 octobre 1929. Son père est bourgmestre de la communauté juive de Boskovice, où naît Hermann. Sa mère, ainsi que Félix, le frère d’Hermann, et sa famille, mourront en déportation. Une sœur, Gerta, émigrera en Palestine où elle mourra en 1946. Tchèque, Ungar écrira toujours en allemand. Les premiers textes dont on connaît l’existence (ils sont perdus) datent de la Première Guerre mondiale, où il fut blessé et médaillé sur le front russe. Ce sont des poèmes envoyés à Max Brod qui ne les publie pas.

Ungar fait des études de philosophie, d’économie et de droit à Munich, Berlin et Prague. II milite dans l’association sioniste Barissia. « Docteur des deux droits » (tel est son diplôme), il travaille comme stagiaire dans un cabinet d’avocat pragois, puis aux archives du ministère des Affaires étrangères, puis, pendant six mois, est employé à la Société d’Escompte pour le Commerce et l’Industrie de Prague. C’est à cette période, en 1920, qu’il publie Enfants et meurtriers qui connaît deux tirages et un succès critique. Le premier des deux récits s’intitule « Un homme et une servante »), met d’entrée en lumière le côté exceptionnellement malsain de l’univers littéraire d’Ungar. Premières phrases du premier récit de l’auteur : « Je ne sais si ma répulsion à l’égard des êtres bossus a été le résultat de celle que m’inspirait profondément le coiffeur de notre ville, ou si, au contraire, ma répulsion première à l’égard des individus difformes devint consciente et me fui confirmée par cet être. Il me semble que, de tout temps, j’ai éprouvé une insurmontable antipathie à l’égard de ce que Dieu a marqué de bosses, d’ulcères, de lèpres, de dartres et de semblables tares. » Et comme le narrateur donne lui-même « l’impression d’une légère difformité », il s’interroge : « N’est-il pas exact que dans les profondeurs de son cœur on ne hait rien tant que soi-même ou sa propre image ? »

En 1921, Ungar devient attaché commercial, puis secrétaire de légation à l’ambassade de Tchécoslovaquie, poste qu’il occupera jusqu’à deux semaines avant sa mort. En août 1922, paraît en revue la nouvelle « Le Voyage de Colbert ». II se marie en novembre avec Margarete, à qui il écrira un jour : « Ce qui te fait défaut sur le plan intellectuel, tu le remplaces parfaitement par ton instinct terrien. »

En 1923, les éditions Rowohlt publient Les Mutilés. Ce n’est pas l’œuvre d’un homme équilibré. L’histoire est celle de l’amitié entre un petit employé de banque et Carl Fanta, bourgeois aisé et pervers. Fanta manipule et martyrise d’autant plus son entourage que la maladie s’attaque plus fortement à son corps. Et comme il finit dépourvu autant de pieds que de bras, il a de la marge pour jouer avec les autres. À cette époque, écrit François Rey, ses amis décrivent Ungar « comme un homme au visage d’éternel collégien, drôle, parfois très caustique, peu versé dans l’abstraction, et n’ayant rien d’un ermite ».

Quoique socialisant, il est bien vu dans le milieux diplomatiques. En 1929, Ungar demande six mois de congés pour se consacrer à la littérature. Dès lors, les choses vont vite. Le 30 septembre, il écrit dans son journal : « J’ai six mois de congés. Personne ne doit rien entendre de moi durant ce temps. Ou bien j’aurai créé quelque chose de Vrai, ou bien j’en aurai fini avec tout. Peut-être pas avec l’existence, mais avec l’Art, sûrement. Pourtant, sans cela pas de vraie vie pour moi. Là est le danger. » Le 10 octobre, il démissionne du ministère des Affaires étrangères Benès. Le 15 octobre, six ans après le premier, naît son second fils. Le 28 octobre, Hermann Ungar, que les médecins n’avaient pas voulu opérer malgré plusieurs alertes, meurt d’une crise d’appendicite aiguë. Un recueil de dix nouvelles parait l’année suivante chez Rowohlt, préfacé par Thomas Mann. Après quoi, Ungar tombe en France comme dans les pays de langue allemande dans un purgatoire de cinquante ans où ses œuvres sont introuvables. Mais une édition critique et complète est en préparation en Autriche, tandis qu’Ombres annonce en France la parution des Œuvres complètes. Mais encore un mot sur Modlizki, qu’on retrouve dans « Le Voyage de Colbert », la nouvelle qui donne son titre au recueil. Il est, antérieurement à son aventure dans La Classe, domestique chez M. Colbert, qui a eu la judicieuse idée de le choisir comme compagnon de son prochain voyage. Modlizki. qui a déjà perverti la fille et manifeste les envies les plus inattendues (« Tu sais ce que j’aimerais, Maltscha, dit Modliski l’après-midi à Amélie. J’aimerais, en plein repas, traiter ta mère de salope. »), va évidemment faire ce qu’il faut pour que les choses se passent mal. Et, quand le drame est consommé, il « dut réfléchir à la manière dont il pouvait blesser le plus profondément Colbert (...) Soudain les traits de Modliski se détendirent, et il brisa le profond silence en faisant retentir un bruit comme jamais on n’en entendait dans cette maison, sinon tout au plus dans la chambre à coucher commune de monsieur et madame Colbert. » Colbert définira ce pet comme « le souffle de la subversion ».

Et puis deux courtes nouvelles du recueil (dix pages à elles deux) suffisent à faire de Hermann Ungar un encore plus grand écrivain, dans un registre au premier abord différent du reste de son œuvre traduite. Le narrateur d’« Alexandre » suppose que tous ses malheurs viennent de son nom : « Je m’appelle Alexandre et chez nous C’est un nom curieux et peu commun. Les autres gars s’appelaient Joseph, Franz, Wenzel, Ladislav. J’étais le seul à porter ce nom particulier. Je crois que tout est lié à ce nom. » En soi, cette pensée n’est pas originale chez Ungar où le nom a une importance considérable. Mais les malheurs qui attendent Alexandre sont particuliers, il faudrait citer chaque ligne du texte pour en faire comprendre la nostalgie, comme s’il s’agissait d’un conte de fées soudainement contraint de prendre la réalité pour décor. Un passage des « Frères » (où deux frères trop pudiques se retrouvent pour retourner ensemble dans la maison de leur enfance) fera peut-être saisir ce ton : « L’ainé marchait derrière le cadet. Au-delà du chemin creux, songeait-il, c’était le commencement du monde. En deçà du chemin creux, c’était chez nous. Oh, pourquoi avons-nous quitté la maison ? – Que cherchions-nous, qui nous a fait partir ? Nous avions pourtant parents et frère. J’aime une femme, mais elle est étrangère, impénétrable, je ne l’ai jamais touchée. Cet homme qui marche devant moi, silencieux, emmitouflé dans son manteau, ne m’est-il pas plus proche, plus familier que n’importe qui au monde ? Qu’est-ce qui nous a poussés à nous séparer, à quitter le lieu ou nous étions nés ? » 

Mathieu Lindon (Libération, 20 avril 1989).

 

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La folie de la culpabilité 

 

Hermann Ungar, dont les éditions Ombres, de Toulouse, ont déjà publié le remarquable Enfants et meurtriers, est né en 1893, dans une famille de petits industriels juifs de Moravie, province de l’Autriche-Hongrie qui fait aujourd’hui partie de la Tchécoslovaquie. Il est mort prématurément à Prague, en 1929.

Bien qu’il ne semble pas qu’il l’ait connu, les lieux et l’époque, et même la brièveté de sa vie, coïncident donc assez avec ceux de la vie de Kafka. Cette remarque n’est pas faite pour céder à la tentation du lieu commun, mais parce qu’il y a en effet une résonance kafkaïenne dans son œuvre, et notamment dans La Classe (mais aussi dans Le Voyage de Colbert, recueil de nouvelles qui sont, pour la plupart. des variations autour des mêmes grands thèmes de l’humiliation et de la culpabilité). Josef Blau, le protagoniste de ce roman, est un homme martyrisé par la conviction atroce que chaque parole, chaque geste, chaque respiration même qu’il se permet peut entraîner des conséquences qu’il ne mesure pas, et qui seront, indubitablement, néfastes. « Je ne suis pas plus coupable que d’autres, admet-il, mais j’ai été élu pour reconnaître ma culpabilité. »

Josef Blau est professeur. Ceux qui ont été élus pour lui faire payer sa culpabilité sont ses élèves et, accessoirement, ses collègues. Josef Blau est petit et laid, du moins se voit-il ainsi, et il a une femme, Selma, douce et belle, et qui s’entête à l’aimer. Josef Blau est d’origine pauvre, et ses élèves sont des fils de famille.

Ils se moqueront du mari ridicule qu’il est aux côtés de la blonde Selma, ils finiront par le déshonorer en le trompant avec Selma : telle est la forme, le scénario qu’adopte la folle obsession du professeur. L’origine pauvre, la laideur, l’horreur du corps, la crainte de Dieu, forment un nœud d’humiliation étouffant. Il y a dans les livres d’Ungar une thématique de la visibilité de la pauvreté, qui semble témoigner d’une culpabilité nullement sociale, mais métaphysique : quoi qu’on fasse, elle se voit, elle imprime comme un fer la marque d’une infériorité, d’une déchéance essentielles.

Ce ne sont pas seulement les mains rouges, épaisses, que narguent les mains blanches et fines, la poitrine velue qu’accusent les torses glabres des élèves, c’est, plus généralement, le défaut de l’élégance, de la désinvolture qui va avec la richesse, de toute cette aisance que désigne Modlizki, personnage dostoïevskien de valet servile et révolté, lorsqu’il dit qu’il ne servirait à rien de déposséder les riches, « tant qu’il leur reste tout le tralala, ce qu’ils appellent le savoir-vivre, la bienséance, les belles manières ».

Josef Blau sait qu’un jour il sera vaincu mais, d’abord, il se raidit de toutes ses forces pour retarder cette échéance ; terrifié par ses élèves, il tente de les terrifier, de ne laisser subsister aucun interstice par où pourrait se glisser leur cruauté ; alors, et si dérisoire que soit le « désordre » initial, un rire, une attitude, une question impertinentes, il grandirait irrésistiblement jusqu’à prendre l’ampleur horrible du « châtiment » qu’il redoute. Il impose donc à la classe une contrainte extraordinairement minutieuse, qui eût intéressé le Michel Foucault de Surveiller et punir : l’ordre que fait régner le maître n’est pas uniquement fait d’un refus de la moindre familiarité, il repose sur une organisation maniaque de l’espace, une discipline rigoureuse des corps.

Pour aller jusqu’à son bureau, invariablement, « il décrivait un demi-cercle, non seulement dans sa progression, mais aussi sur son propre axe, ce qui lui permettait de ne pas quitter les garçons des yeux ». Pour prévenir toute rébellion, « il ordonnerait que chacun, pendant le devoir, étende le bras gauche sur le pupitre, en agrippant des doigts le dossier du banc situé devant lui ». Le corps est le lieu de la faute et du châtiment, l’objet et la manifestation visible de sa honte, et c’est par lui aussi, celui des élèves diaboliquement uni à celui de sa femme, qu’il s’imagine qu’il sera puni ; à Selma, il demande donc de porter des jupes jusqu’aux chevilles, puis de raser ses cheveux.

Cette folie, par laquelle Josef Blau manifeste qu’il est déjà vaincu, l’entraîne évidemment vers sa perte. Conseillé par l’étrange valet Modlizki, un camarade d’enfance qu’une humiliation subie a transformé en son pire ennemi, et qui voit dans l’égarement du professeur une possibilité de se venger de quelqu’un qui a plus de « manières » que lui, il se comporte de façon si absurdement mesquine qu’il précipite la catastrophe. Au rebours de ce que son délire lui faisait redouter, elle prend la forme du suicide d’un de ses élèves.

Alors Blau se persuade que son tort est d’avoir voulu s’opposer à son destin, aggravant ainsi sa faute, puisque « seul restait exempt de culpabilité celui qui, semblable à l’arbre, se coupait de tout, ne respirait pas, ne pensait pas ». Victime allant au devant du sacrifice qu’il croit mériter, c’est au moment où il décide, pour que « plus rien de nouveau ne parte de lui », de tout quitter, et peut-être la vie, que la révélation, enfin, lui est accordée. Le réseau inextricable de peurs et de haines affrontées qu’il avait édifié s’écroule, l’amour lui est révélé, au bord du gouffre. 

Olivier Rolin (Le Figaro littéraire, 29 mai 1989).