| |
|
Titres de Hermann Ungar au catalogue :
|
| |
|
|
| |
Les Mutilés |
Hermann Ungar
|
| |
Genre : Roman Collection : Petite Bibliothèque Ombres | Numéro : 52 Traduit de l' allemand par François Rey
|
| |
224 pages. | Année : 1995 | Prix : 10.00 €
GENCOD : 9782841420087
|
| |
Des êtres solitaires, enchaînés les uns aux autres par le destin d’un malade ; prisonniers d’eux-mêmes, ils deviennent les instruments de leur peur : Franz Polzer, petit employé de banque sans âge, terrorisé par le sexe est la victime consentante de sa logeuse, Madame Porges, une veuve grasse et sensuelle. Carl Fanta, bourgeois aisé de bonne famille, au corps rongé par la maladie est rendu au cynisme par sa faiblesse. Dora, sa jeune épouse, flétrie par la déchéance de son mari est la proie facile d’un infirmier mystique converti aux pratiques expiatoires. Mutilés de l’âme et du corps, ils sont les spectateurs autant que les acteurs d’un dérèglement extrême qui les plongera dans l’horreur.
« Depuis sa vingtième année, Franz Polzer était employé dans une banque. Chaque jour, à huit heures moins le quart du matin, il partait pour son bureau. Jamais une minute plus tôt ou plus tard. À l’instant où il sortait de la ruelle dans laquelle il habitait, l’horloge de la tour sonnait trois coups.
Franz Polzer, depuis tout le temps qu’il était à la banque, n’avait jamais changé de poste ni de logement. Il occupait toujours la même chambre, où il s’était installé après avoir abandonné ses études et débuté dans sa profession. Sa logeuse, une femme à peu près de son âge, était veuve. Quand il avait emménagé chez elle, elle portait encore le deuil de son mari.
Jamais, au cours de ces nombreuses années, il ne s’était trouvé dans la rue entre huit heures et midi, en dehors des dimanches. Il ne savait plus ce qu’est une matinée de semaine, quand les magasins sont ouverts et qu’une foule pressée se bouscule dans les rues. Il n’avait jamais manqué un seul jour à la banque.
Les rues par lesquelles il passait le matin offraient chaque jour la même image. Les rideaux de fer se levaient sur les vitrines des magasins. Devant les portes, les commis attendaient leurs patrons. Chaque jour il croisait les mêmes gens, garçons et filles se rendant à l’école, demoiselles de comptoir flétries, hommes de mauvaise humeur qui se hâtaient vers leurs bureaux. Il marchait parmi eux, les gens de son heure, comme eux se hâtant, ignoré de chacun et les ignorant tous : l’un des leurs. »
* Titre original : Die Verstümmelten (1923).
[Première publication aux éditions Ombres : Les Mutilés, roman traduit de l’allemand par Guy Fritsch-Estrangin, « Domaine germanique », 1987, 200 pages, épuisé (ISBN 2-905964-08-1)]
Table des matières
Notice sur le texte - Les Mutilés - Fragment - Chronologie de la vie d’Hermann Ungar - Bibliographie.
|
| |
Hermann Ungar
Hermann Ungar (Boskovice, Moravie, 1893 – Prague, 1929). Né dans une famille de petits industriels juifs cultivés, il suit à Brno une formation de juriste. Au sortir de la Première Guerre mondiale et parallèlement à une carrière diplomatique décevante menée pour l’essentiel à Berlin, il élabore en allemand, comme ses compatriotes Kafka, Perutz, Rilke et Weiss, une œuvre romanesque et dramatique qui lui vaut une notoriété presque immédiate et l’admiration de nombreux écrivains tels que Thomas Mann, Stefan Zweig, Alfred Döblin, Ernest Weiss ou Bertolt Brecht. En pleine maturité créative, il meurt à l’âge de trente-six ans, d’une crise d’appendicite mal soignée. En publiant après un demi-siècle d’inexplicable oubli, la totalité de ses livres : Enfants et meurtriers, La Classe, Les Mutilés, Le Voyage de Colbert, L’Assassinat du capitaine Hanika, La Tonnelle, les éditions Ombres ont permis, à l’œuvre intense et perturbante de ce singulier écrivain de retrouver la juste place qu’elle mérite.
Lorsque, en 1987, nous avons réédité simultanément Enfants et Meutriers et Les Mutilés, le nom de Hermann Ungar était donc inconnu du public français. On le connaissait à peine plus dans les pays de langue allemande, où il ne figurait que dans de rares histoires de la littérature ou dictionnaire d’auteurs. Nous avions découvert les deux nouvelles et le roman dans les traductions de Guy Fritsch-Estrangin, depuis longtemps épuisées et, dans la hâte où nous étions, tout nouveaux éditeurs, de faire partager notre enthousiasme au public français, nous avons décidé de les reprendre telles quelles. Au cours des années suivantes, nous avons confié à François Rey la tâche de traduire le reste de l’œuvre proprement littéraire, à savoir successivement La Classe, Le Voyage de Colbert, L’Assassinat du capitaine Hanika et La Tonnelle, puis de retraduire les deux premiers volumes. Un tel travail de retraduction s’avérait indispensable pour assurer l’unité de l’œuvre en langue française et restituer aux textes leur radicalité, tant stylistique que thématique, et la précision quasi obsessionnelle de leur écriture. Mais il s’agissait au moins autant, sinon plus, de donner à lire leur ancrage dans la littérature judéo pragoise du début du XXe siècle et cette dimension comique constamment présente qui apparente Ungar à son aîné Kafka et dont on ne saurait dissocier l’amertume, voire la noirceur fondamentales de ses récits sans à coup sûr les mutiler pour la seconde fois.
________________________________
Tchèque de langue allemande et contemporain de Kafka, Hermann Ungar est un maître des destinées sordides. Nouvelle traduction de ses Enfants et meurtriers aux éditons Ombres. Depuis 1987 et à intervalles réguliers, les éditions Ombres nous donnent des nouvelles de Hermann Ungar (1893-1929), des nouvelles jamais très longues, souvent sous forme de récit, mais que l’on se jure à chaque envoi de ne plus vouloir recevoir. Cet univers malsain, glauque, peuplé d’avortons humiliés par l’existence, de frustrés sexuels, de meurtriers miséreux, de destinées persécutées et cruelles effraie le lecteur bien portant et le renvoie systématiquement à un troublant acte voyeuriste, voire masochiste. Mais la tentation est grande et par faiblesse, on y succombe à tous les coups. Dernier en date : la nouvelle publication d’Enfants et meutriers dans la collection Petite bibliothèque Ombres.
Après avoir eu le privilège d’exhumer les œuvres complètes de Hermann Ungar d’un demi-siècle de curieux oubli, l’éditeur toulousain présente là une nouvelle traduction de ses deux premiers récits, écrits en 1920 (qu’Ombres avaient publié il y a sept ans) et dont la seule traduction française remonte à 1926. Dépoussiéré de quelques lourdeurs et certainement moins étriqué dans son interprétation, ce nouveau travail de relecture mené par François Rey, à qui l’on doit déjà la traduction de La Classe, Le Voyage de Colbert et L’Assassinat du capitaine Hanika apporte davantage de fluidité et renforce l’éclat du style si particulier d’Ungar, basé sur la puissance du verbe et l’économie des mots.
Philippe Savary (Le Matricule des anges n°3, avril-mai 1993).
________________________________
Deux romans, douze nouvelles, trois pièces de théâtre, un essai : l’œuvre complète d’Hermann Ungar (1893-1929) encombre moins de dix centimètres de rayonnage d’une bibliothèque. Et pourtant, elle a du poids... Le pouvoir d’évocation de l’écrivain, son aisance à extérioriser des abîmes de non-dit, à les cristalliser dans des scènes crues et viscérales, confèrent à sa prose une violence rare, bien incongrue à notre époque de consensus cotonneux. Naturellement, le phénomène Ungar n’est pas isolé. C’est un phénomène. Disons qu’il incarne une tendance extrême au sein d’un art déjà outré en soi : l’expressionnisme allemand de l’entre-deux guerres. Biographiquement comme thématiquement, tout le rapproche de Franz Kafka ou de Franz Werfel : juif de langue allemande, né et élevé en Bobême-Moravie (province de l’empire austro-hongrois, qui devint en 1918 la Tchécoslovaquie indépendante). Mais malgré un succès critique certain dans les années 20 – des écrivains comme Thomas Mann ont célébré son talent –, Ungar reste le plus méconnu des écrivains de sa génération. Il ne figure dans aucun dictionnaire, dans aucune histoire de la littérature. Mais depuis quelques années, Ungar devient un écrivain culte en France. Car on ne peut rester indifférent à l’énergie subversive de sa prose, bien plus réaliste et actuelle que la prose poétique de ses contemporains surréalistes français. L’aspect visuel de l’expressionnisme allemand nous est aujourd’hui plus familier que sa dimension verbale. Mais bien que jamais officialisé sous forme de mouvement, il domina l’avant-garde littéraire de la Mittel-Europa des années 20. Les écrivains expressionnistes sont comme des scientifiques subjectifs de la littérature. Ils ont chacun leurs spécialités : Kafka est par exemple un logicien de l’ego ; Ungar, lui, plus âpre et moins abstrait, est le biologiste qui donne corps aux pulsions et aux fantasmes tout en les stigmatisant. Il met à vif l’aspect répressif de la société avec un sadomasochisme aussi bien physique que psychologique. »
Vincent Ostria (Les Inrockuptibles, 1993).
________________________________
« Hermann Ungar est un grand écrivain, mais solitaire : son œuvre ne devrait être ignorée d’aucune histoire de la littérature. » (Mathieu Lindon, Libération, 1987).
« Les lecteurs ont pu découvrir avec éblouissement le style de Ungar, concis et tranchant, qui vous dépiaute l’âme et vous laisse sur le corps une sensation de morsure indélébile. » (Roland Jaccard, Le Monde, 1989).
« Le refus des corps, du bonheur, de l’espoir éclate avec une espèce de rage dans ces histoires étonnantes, toutes vouées au triomphe du châtiment ou à la peur. Ungar ? Sauvé des ténèbres, à coup sûr. » (Claude-Michel Cluny, L’Express, 1989).
« Rarement le comportement physique et le délabrement mental de personnages au bord de la démence auront été décrits avec autant de force et d’économie à la fois. L’un de ses premiers lecteurs – Thomas Mann – a écrit que la scène finale d’« Histoire d’un meurtre » dans Enfants et meurtriers l’avait marqué pour la vie. Combien de romans par siècle propose une telle expérience ? Il ne faut pas la laisser passer. » (Patrick Thevenon, Le Nouvel Observateur, 1987).
|
| |
Presse
L’enfer secret d’un bon bourgeois
Tchèque de langue allemande comme Rilke ou Kafka, Ungar triomphe dans le roman sordide. Décrivant à la perfection un monde qu’il n’a jamais approché. Déroutant
Certains livres, comme ceux de Hermann Ungar, semblent avoir été conçus exprès pour faire la nique à toutes les théories sur l’art, aussi bien celles qui s’efforcent d’expliquer l’œuvre par l’homme que celles qui cherchent à traquer l’homme dans l’œuvre. L’abîme qui sépare la création de la vie, dans le cas d’Ungar, défie le spéléologue littéraire au point qu’il en revient, de guerre lasse, aux hypothèses les moins rationnelles : l’artiste serait un médium de hasard, élu par un univers obscur aspirant à surgir au grand jour ; et, pour stupéfiant qu’il soit, le phénomène n’affecterait en rien le train-train de l’individu.
Train-train de luxe en ce qui concerne Hermann Ungar. Tchèque de langue allemande comme Kafka, Werfel, Rilke, Perutz, il naquit en 1893 dans une famille d’industriels juifs aussi cultivés que riches. Excellentes études de philosophie et de droit, brillante guerre sur le front russe, mariage avec une jeune fille de son monde, carrière diplomatique. Le 10 octobre 1929, il démissionne de son poste à la légation de Berlin pour se consacrer exclusivement à l’écriture, le 15 octobre naît son deuxième enfant, le 28 octobre il meurt d’une péritonite. Voilà.
Or qui sont ces Mutilés, ces Enfants et meurtriers, textes salués dès leur parution par la critique allemande, aussitôt traduits en français par les soins de Gallimard, et que les éditions Ombres, de Toulouse, exhument après un demi-siècle d’inexplicable oubli ? Des adolescents pauvres, laids, débiles, solitaires, humiliés par la vie, terrifiés par le sexe, proies d’une violence inouïe qui tantôt les pousse au crime, tantôt les conduit au suicide. Quel lien existe-t-il, s’il existe, entre ces épaves dostoïeveskiennes et le grand bourgeois, père de famille, avide de succès social qui les a enfantés ?
Franz Polzer (Les Mutilés) est un employé de banque timide et maladif que terrorise sa logeuse, une veuve obèse et lubrique. Son ami d’enfance, Carl Fanta, se décompose au sens propre dans une chaise d’infirme. Dora, l’épouse martyre de Carl, tombe sous la coupe d’un Raspoutine d’hôpital qui organise des cérémonies expiatoires. Le héros d’« Un homme et une servante » est un orphelin, placé dans un hospice de vieillards qu’obsède jusqu’à la folie la souillon de l’établissement. Devenu adulte et riche, en Amérique, il reviendra la chercher, la vendra par amour à un tenancier de maison close, puis à sa mort recueillera son fils qu’il placera à son tour dans l’hospice de son enfance. Rarement le comportement physique et le délabrement mental de personnages au bord de la démence auront été décrits avec autant de force et d’économie à la fois. Le seul mystère éclairci, dans l’affaire Ungar, c’est celui de son talent. Aux lentes analyses d’états d’âme qui composaient le gros de la littérature de son temps, il oppose une action paroxystique du plus impressionnant effet. L’un de ses premiers lecteurs – Thomas Mann, rien de moins – a écrit que la lecture de la scène finale d’« Histoire d’un meurtre » l’avait « marqué pour la vie ». Combien de romans par siècle proposent une telle expérience ? Il ne faut pas la laisser passer. »
Patrick Thevenon (Le Nouvel Observateur, 19 juin 1987).
________________________________
Hypocondrie
Attention Ungar à vous
On réédite enfin Les Mutilés et Enfants et meurtriers deux romans introuvables d’Hermann Ungar, juif tchécoslovaque de langue allemande (comme Kafka) mort en 1929. À lire à tout prix si on est assez solide pour supporter, entre autres, un cul-de-jatte sadique, une logeuse à la chair flasque et un assassin masochiste.
« Je ne sais si ma répulsion il l’égard des êtres bossus a été le résultat de celle que m’inspirait profondément le coiffeur de notre ville, ou ci, au contraire, ma répulsion première à l’égard des individus difformes devint consciente et me fut confirmée par cet être. Il me semble que, de tout temps, j’ai éprouvé une insurmontable antipathie à l’égard de ce que Dieu a marqué de bosses, d’ulcères, de lèpres, de dartres et de semblables tares : au fond, je l’éprouvais à l’égard de tout ce qui était faible et délicat, même à l’égard des animaux que la nature n’avait pas pourvus de force et de santé. D’après cela on pourrait supposer que j’ai toujours été un homme fort et éclatant de santé. Il faudra donc que je précise, séance tenante, que c’est précisément le contraire qui est vrai. » Et le narrateur d’ajouter que ses épaules trop hautes pour son corps chétif donnaient « l’impression d’une légère difformité ». « On s’étonne que malgré cela je haïsse tout ce qui est faible ? N’est-il pas exact que dans les profondeurs de son cœur on ne hait rien tant que soi-même et sa propre image ! »
Ce début d’Histoire d’un meurtre (le premier des deux récits qui composent Enfants et meurtriers) permet de comprendre assez vite que les textes d’Hermann Ungar ne respirent pas la santé ni la joie de vivre. Juif tchécoslovaque né en 1893, il devient un écrivain de langue allemande (comme Kafka, donc). En 1920, paraît Enfants et meurtriers (le deuxième récit du recueil est Un homme et une servante), salué par Thomas Mann, et, en 1923, le premier roman d’Ungar : Les Mutilés. À l’époque, il est un écrivain réputé, publié par Rowohlt en Allemagne et traduit dès les années 20 chez Gallimard. Aujourd’hui, les textes sont reparus en Allemagne chez un petit éditeur, et, en France, Ombres fait reparaître les anciennes traductions de Gallimard devenues introuvables. Ungar lui-même, pour sa part, est mort en 1929 dans des circonstances qui en disent long sur la gaité de la vie qu’il menait. Il démissionne le 10 octobre 1929 de son poste diplomatique pour pouvoir écrire plus confortablement, voit son second enfant naître cinq jours après et meurt le 29 du même mois, vraisemblablement parce qu’on ne l’a pas soigné pour une crise d’appendicite perçue comme une banale manifestation d’un personnage si hypocondriaque (c’est dire s’il devait être quotidiennement souriant).
Dans la préface de l’édition de 1926 d’Enfants et meurtriers, G. Fritsch-Estrangin, le traducteur. proposait de définir « le livre de M. Ungar » comme « le point de croisement de l’esprit scientifique israélite d’un Freud et le débordement de gigantesque inquiétude de l’âme russe... » Quatre ans plus tard, dans sa préface au Passé ressuscité de Franz Werfel (bref roman récemment réédité par Stock et à conseiller à tous les suicidaires qui ont besoin d’un petit coup de pouce pour passer à l’acte), Félix Bertaux rassemblait « le tragique des romans de Kafka (...), le fantastique du Golem de Meyrink, et le masochisme qui apparente les garçons meurtriers d’Hermann Ungar à ceux de Werfel ». Prestigieux voisinage. Et il est évident que le mot « masochisme » correspond parfaitement aux textes d’Ungar, où la sexualité apparaît d’ailleurs explicitement.
Les Mutilés est un livre de deux cents pages qui réussit le tour de force de s’enfoncer dans une atmosphère de plus en plus malsaine à chaque chapitre. La performance est d’autant plus remarquable que le roman en comprend quand même dix-sept et que la situation de départ n*est déjà pas particulièrement réjouissante. Le héros est Polzer, employé de banque depuis des années et des années. Il n’a jamais manqué son travail un seul jour. Du matin au soir, il collationne des livres et des chiffres. « Il inscrivait l’initiale de son nom sur chaque enveloppe contrôlée et la mettait dans un dossier. » Il ne se promène jamais et dort mal. À quatorze ans, Polzer « avait comme les jeunes garçons cette imagination facilement excitable que la haine rend fèconde. Il se représentait les relations entre les hommes et les femmes comme une chose horrible et répugnante en soi. L’image de la nudité d’un corps de femme le remplissait de dégoût. » Enfant, son père le battait et il avait vu – spectacle ignoble – sa tante se laver, nue (sa mère était morte peu après sa naissance).
Adulte, à l’enterrement de son père, il a l’impression que « les boutonnières de son pantalon » sont ouvertes, et il passe son temps à vérifier. « Il avait honte de ce geste mais ne pouvait pas empêcher que quelques minutes après, le sentiment de sa nudité le poussât inévitablement ù le recommencer. » Quoi qu’on pense, la situation est alors (nous ne sommes qu’à la fin du premier chapitre) dans une atmosphère de totale sérénité par rapport à ce qui suivra. Car sa logeuse à la chair flasque tentera vite d’entraîner Polzer dans son lit, et Carl Fanta, le riche camarade d’enfance juif dont le père a aidé le héros à se faire embaucher dans sa banque, va réapparaître amputé des deux jambes (les bras ne résisteront pas non plus jusqu’à la fin du livre) et victime d’un indéniable et peu plaisant dérèglement mental. Le titre des Mutilés dans l’édition Gallimard d’il y a soixante ans était Les Sous-Hommes.
Ces deux livres d’Ungar (Ombres en annonce un troisième, le roman La Classe, pour l’année prochaine) ont une puissance peu banale. Que cette force ne soit pas employée pour entraîner le lecteur dans une joyeuse valse, certes. Hermann Ungar est un grand écrivain, mais solitaire : son œuvre ne devrait être ignorée d’aucune histoire de la littérature (alors qu’il est bien difficile d’en trouver une seule qui l’évoque même seulement d’un mot), et pourtant elle n’a curieusement aucune descendance – ce qui est d’ailleurs peut-être quand même tant mieux.
Mathieu Lindon (Libération, 21 mars 1987).
|
|